#1 Rose, c'est moi

 

 

Rose, c'est moi. 

 

 

 

 

22 septembre 2011

 

En ce moment, je me sens vraiment bizarre. À cause de mon jeune âge que l’on me renvoie souvent lorsque je fais part de quelque chose que je trouve important, je me sens encore plus incomprise. Je sais que je n’ai que 22 ans et qu’à cause de cela, on ne prête pas grande légitimité à l’expérience que je fais de la vie. Et puis je commence à comprendre aussi que l’on ne souhaite pas nécessairement m’entendre quand il s’agit de m’exprimer vraiment. Je pense à ma mère et à nos engueulades terribles. Il était et il est encore impossible de dialoguer avec elle, bien que je sois partie de la maison. Et pour aller loin en plus ! En bonne anthropologue en herbe que je suis, je suis partie aussi loin que j’ai pu en m’organisant deux années à l’étranger après mon bac et ce, sans aucune aide. Elle pourrait au moins le porter à mon crédit, mais non. Ma mère aime avoir raison et c’est aussi ce qu’elle m’a enseignée.

 

Il n’y a pas que ma mère, il y a aussi tous les autres : ceux que je croise à la fac, comme ailleurs. J’ai du mal avec les faux-semblants, certes utiles et flatteurs pour celles et ceux qui savent le mieux s’en servir, mais si stériles. Tout me semble feint et peu fiable. La plupart de mes amis sont paumés dans leurs cursus universitaires et sont venus en anthropo parce qu’ils ont vu de la lumière. Je ne comprends pas ce qu’ils font ici en deuxième année d’un parcours dont ils disent se contrefoutre et dont ils envisagent pourtant la suite. C’est sympa de sortir avec eux, de discuter de temps en temps, mais c’est tout. Quand il s’agit de parler, il n’y a que Valentine qui tienne à peu près la route. Mais elle est focalisée depuis pas mal de temps sur la énième passation de son permis. Je lui fais bosser son code en long, large et travers, lui élaborant des questions encore plus fourbes que celles de son manuel de conduite. On rigole bien ensemble. Je sais qu’elle pourrait être là aussi pour moi si je lui demandais. Excepté Valentine, celles et ceux qui sont susceptibles d’être plus adultes et que je côtoie sont en fait mes employeurs ou mes parents ! La solitude ! Je m’ennuie terriblement. Quand j’adore ce que je fais, je n’ai personne avec qui le partager vraiment. Les journées sont de plus en plus longues et lassantes. J’ai envie d’autre chose, mais je ne sais pas quoi.

 

À certains moments de la journée, je ressens une sorte de vide et à chaque fois il me surprend. C’est arrivé encore hier, en plein cours de je ne sais plus quoi. Je songeais que tous autant que nous étions dans l’amphi, ce que l’on entendait devait être à peu près la même chose que le groupe d’étudiants précédent le nôtre, ainsi que le suivant. Que d’une année sur l’autre, ces cours ne devaient changer que sensiblement, étant donné les avancées de la recherche qui me laissent plutôt indifférente en ce moment. Moi, indifférente, alors que dès la fin du collège je savais répondre sans hésitation aux questions qu’osaient poser sérieusement les profs aux enfants que nous étions : « Que veux-tu faire plus tard comme métier ? - Je veux être anthropologue ». Et très curieusement, alors que j’étais l’une des rares élèves à savoir répondre sans hésiter, allant jusqu’à étayer mon choix, ma prof principale me répétait « Prends-le temps de réfléchir ! ». ça veut dire quoi ça ? Ma réponse devait tout de même lui donner satisfaction puisqu’elle pouvait au moins cocher sa case « filière générale » sur mon dossier d’orientation scolaire. Je veux être anthropologue depuis le collège, depuis que je sais ce que ça veut dire et ça n’a jamais changé.

 

J’ai la sensation d’avoir toujours su ce que je voulais. Et qu’à cause de cela, j’éprouve aussi un sentiment vague de malaise. La réaction de la plupart des gens qui me questionnent pourtant sur mes envies m’a toujours interrogée : « Oui, ben tu verras bien », « On n’a pas toujours ce que l’on veut », « C’est bien de savoir ce que l’on veut, c’est déjà ça »…. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ? Que faut-il donc répondre à la question « Que veux-tu ? » : « je ne sais pas » ? Ou « excusez-moi de vous demander pardon, mais j’aimerais bien faire ceci ou cela ? Je peux en avoir envie ? Vous permettez ? » Merde ! J’ai toujours l’impression que c’est moi qui n’est pas à la bonne place alors que ce sont les autres qui ne sont pas même foutus de répondre personnellement aux questions qu’il me pose. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent et ça les emmerde d’être face à quelqu’un pour qui cela ne fait aucun doute.

 

Au lycée, je pensais que les filières générales étaient trop générales pour captiver qui que ce soit et que les préoccupations que je partagerais avec mes amies de l’époque étaient un choix qui nous suffisait amplement. On se fichait un peu de tout parce qu’au lycée tout nous y poussait. Le désintérêt des profs, la futilité de nos centres d’intérêt, la désillusion ambiante sur les soi-disant débouchés post-bac. Je rêvais de passer mon bac puis de partir pour commencer enfin les études que je voulais.

 

Maintenant, j’y suis : je suis en deuxième année d’anthropologie. Ce que j’apprends m’apporte bien plus que ce que j’ai fait l’effort de chercher à comprendre jusque-là. Mais maintenant que j’y suis, on dirait que je veux autre chose. Et il n’y a rien d’autre que j’ai désiré aussi fort et si longtemps qui ne m’anime. Beaucoup de mes amis sont étudiants à la fac pour profiter de la flexibilité des emplois du temps et combiner leur statut d’étudiant avec d’autres activités qui les avantageraient selon eux. Une poignée sont ici en attendant de passer des concours accessibles à partir de la licence. Ce qui est le cas de Valentine. C’est l’une des rares personnes à ne pas être trop paumée dans la marrée humaine des deuxièmes années, à peine moins nombreuses que les premières. Cette année, c’est la première fois que je me demande ce que je vais faire avec un master d’anthropo. Mais je ne sais pas faire autre chose que ce que j’aime. J’ai choisi ce cursus que je finance par moi-même. J’ai organisé ma vie étudiante autour de ce planning à trous. Et tout me semble futile, tenir qu’au seul fil de ma volonté. C’est parce que les choses autour de moi semblent si inconsistantes que je m’aguerris. Je ne faiblis pas et je me garantis ce que les autres ne savent que feindre. Les autres se promènent et je ne sais pas faire autre chose qu’avancer.

 

C’est la toute première page de mon tout premier journal. J’ai dû me résoudre à en acheter un parce que je veux pouvoir l’emporter partout et discrètement. J’en ai besoin. J’y dépose ce que je veux, quand je veux et à ma façon.

 

M.Lafont, ce prof dont la seule vue indécente devrait être interdite aux étudiantes, surtout celles comme moi qui ne manquent pas d’imagination, c’est comme s’il captait ce qui m’absorbe en premier. Lorsque je croise cet homme, et même rien qu’en y songeant, il me fait perdre mes mots et le répondant que j’ai l’habitude d’opposer si hâtivement. S’il ne me désarçonnait pas ainsi, j’aurais commencé ce journal en parlant de lui.

 

Peut-être que c’est aussi à cause de lui que j’ai acheté ces carnets. Sans le savoir, c’est comme s’il me faisait grandir. Et pour la première fois, quelqu’un me fait écrire.

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Commentaires

Aldo Rossman
il y a 20 jours

La fin du lycée, le début des études, c'est une époque charnière dans une vie, celle où on se cherche encore, c'est l'époque des ambivalences. On sent déjà une belle sensibilité, que vient perturber l'arrivée du prof à la fin. Mais ce n'est pas le mot de la fin.

ElleM
il y a 19 jours

C'est loin d'être le mot de la fin, en effet ;-)