Attendre (Extrait du tome 1 de "Joue avec moi")

 

 

 

Un court extrait du tome 1 de "Joue avec moi" :

 

Rose n'aime pas attendre. Alors autant profiter de l'instant pour le mettre au profit de ce qu'elle désire. 

 

 

 

 

 

 

Attendre

 

Je ne sais pas trop ce que je fais là, mais je l’attends. Je suis installée à la terrasse d’un des nombreux cafés de l’hypercentre. Le vacarme citadin est assourdissant. Il fait lourd. Le son et la chaleur ambiante s’amassent en une atmosphère aussi pesante qu’épaisse. Rien de tel que la température estivale du centre-ville pour donner l’envie de fuir sur la côte et d’y retrouver le frais océanique.

Je ne connais pas ce café, je suis déjà passée devant, sans conviction. Lorsque je cherche à visualiser la carte de mon itinéraire à pied, je m’y perds. Les images se brouillent et le chemin m’échappe. Je serais incapable de dire où je me trouve, ni même comment je suis arrivée ici.

Je suis ailleurs, bien que non loin de chez moi.

J’ai rendez-vous ici, avec un inconnu. Il me semble savoir presque tout de lui, alors que je sais très peu de choses de qui il est.

Le serveur ne tarde pas :

— Je vous sers quelque chose ou vous attendez quelqu’un ?

— J’attends quelqu’un. Je commanderai plus tard. Merci.

— Je vous en prie.

J’attends Ludovic, le remplaçant de mon assureur. Celui avec qui j’ai construit mon projet commercial est en arrêt maladie depuis des mois maintenant. Ludovic Chambon le remplace tout en continuant à travailler sur son propre secteur, assez loin d’ici, ce qui fait que nos échanges sont seulement téléphoniques. J’avoue que je n’ai pas mis longtemps à céder à ses avances, à son petit jeu de questions réponses qui consistait soi-disant à mieux me connaître et à cerner mes besoins, alors que mon contrat était déjà quasi ficelé par son collègue. Je crois que d’apprendre que je vivais seule et sans enfant l’a persuadé d’aller un peu plus loin et de tenter sa chance en appelant en dehors de ses horaires de travail. Il aime jouer à distance. Plusieurs de nos rendez-vous téléphoniques n’ont pas du tout servi à l’avancement de mon projet, mais plutôt à la progression du sien… celui qui consistait à me rendre liquide jusqu’à m’entendre jouir au téléphone. Ses jeux sont les miens, il parle une langue que je connais et que je n’ai pas pratiquée depuis longtemps. J’ai envie de lui, et ici cette fois-ci.

Je me sens comme possédée. Je me trouve là où il me l’a demandé, à l’heure indiquée : 11h00. Le soleil est haut et n’épargne personne sur cette terrasse découverte. Je bénis mes lunettes de saison qui arrêtent net les rayons qui perceraient bien volontiers mes rétines, après avoir frappé le blanc éclatant de la table.

Il est l’heure et il n’est pas encore là.

Moi oui, et je me sens déjà à lui. Me trouver là, comme nue et à découvert m’enverrait presque en l’air. Je sais par avance que je vais mouiller, gémir silencieusement, alors que je serai, soi-disant, en train de signer un contrat à ses côtés, pendant que l’on nous sert à boire. Je l’imagine me fixer pour capter les moindres signes du plaisir qui monte en moi. Il va regarder comment ma poitrine se soulève, comment mes mains s’agitent cherchant à agripper l’orgasme qui pourrait bien se présenter, la manière dont mes cuisses pourraient se frôler et s’écarter pour laisser glisser mes lèvres trempées.

Je suis légèrement vêtue, je veux qu’il puisse mater ce que j’ai et ce que je n’ai pas en dessous.

Impossible de mettre une jupe, si j’en portais une, je ne pourrais pas m’imaginer autrement que poussée en sa direction, à relever mon vêtement, pour m’asseoir et m’enfoncer violemment sur son membre, sous les yeux sidérés des autres clients du café. Rien de tel qu’un jean pour contenir mes envies. Même si je le veux, il me sera impossible de céder au désir de m’empaler sur lui, alors qu’il sera sûrement en train de me décrire consciencieusement les clauses du contrat d’assurance.

J’ai la sensation de cuire dans mon jean. Délavé par endroits, taille basse, il colle mes courbes et imprègne déjà une perle de sueur que je sens rouler dans le creux de mes reins. En haut, je porte un top en soie noire à bretelles fines. Un liseré fin de dentelle assortie découpe mon décolleté en v, fermé par une ribambelle de petits boutons, qui courent jusque sous mes seins. Ils sont tous fermés et ne tiennent pourtant à rien. J’aime connaître la facilité avec laquelle ils s’ouvrent. Il suffirait d’un doigt agile et audacieux pour le fendre. Dessous, une lingerie très fine, comme j’aime. Les détails ajourés couvrent à peine mes tétons qu’il pourrait voir pointer sans peine, s’il osait les faire bander sous ses yeux.

Sur mes épaules : un blazer haute couture, cintré, au tombé impeccable qui jurerait presque avec le reste de ma tenue. Je n’ai pas tardé à le quitter. Lorsque je l’ai fait, qu’il a glissé sur moi en emportant l’une des bretelles en soie, j’ai aimé imaginer sentir l’onde de sa main. Me dévêtir de la sorte était comme lui demander de me toucher, de saisir et d’écraser ma poitrine bombée, que je n’ai pas eu envie d’offrir ainsi depuis longtemps.

Qu’il m’attache, comme il me l’a promis.

J’aime déjà le contraste indécent entre le classique de son apparence que je dessine en pensée et ses désirs inconvenants. J’ai envie de lui.

11h07 et personne à l’horizon. Du moins pas un seul homme d’une quarantaine d’années, en chemise blanche avec une allure d’assureur qui cherche une soi-disant future cliente à la terrasse d’un café. Et s’il ne venait pas ? Évidemment, toujours aucun moyen de le contacter. Je n’ai que le numéro de téléphone fixe du cabinet d’assurance. Il n’a pas encore récupéré le portable pro du collègue qu’il remplace. Un mail ? N’en parlons pas… il atterrirait directement sur la messagerie du secrétariat qui ne demanderait sûrement pas mieux que de chercher à savoir qui peut bien être cette femme qui a cherché à joindre son conseiller un jour férié.

Je n’aime pas ce jeu. Mais je dois dire que j’aime beaucoup le détester, si j’en crois le p’tit sourire qui se dessine sur mes lèvres. Elles craquelleraient presque comme terre au soleil.

J’ai soif.

J’ai soif et c’est sa bouche d’inconnu que je vois. La perle d’alcool frais que j’imagine sur ses lèvres, je la veux sur ma langue. Je veux sucer le crayon qu’il pourrait bien mordiller à la relecture des documents. J’ai envie de le goûter.

Mon téléphone vibre. L’écran, qui affiche la photo de Valentine, indique déjà 11h23 ! Je sais maintenant qu’il ne viendra pas. C’est la seconde et dernière fois qu’il me plante ainsi.

C’est la colère qui décroche :

— Oui ?

— Salut Rose, ça va ?

— Ben oui et toi ?

Je reconnais la voix confuse de mon amie qui s’excuse déjà de me demander un nouveau service :

— Ouais, ouais. Ah euh… tu es arrivée chez tes parents ?

— J’ai quelques minutes. Je t’écoute.

— Bon, je fais vite. Ma voiture est en révision, Alexandre devait la récupérer, mais il a un empêchement. Tu peux y aller s’il te plaît ?

— Tu ne crois pas plutôt que ce serait l’occasion de sortir pour toi ?

— Commence-pas, d’accord ? Tu peux y aller oui ou non ?

— Quand faut-il la récupérer ?

— À 13 heures max. La concession est ouverte aujourd’hui mais ferme plus tôt.

— OK, j’irai vers midi. Je n’ai rien de mieux à faire de toute façon.

— Tu ne devais pas déjeuner avec tes parents ?

— Non, non. Une annulation de dernière minute. Je vais aller récupérer le X5 de Madame !

— C’est gentil. Donne mon nom, dis que tu es mon amie. Au pire, je suis joignable par téléphone s’il y a besoin. Je te laisse régler la facture, tu trouveras le chéquier rangé quelque part dans ma voiture, côté conducteur ou à l’avant. J’ai le devis que j’ai signé sous les yeux, il y en a pour 872 €.

— OK.

— Merci Rose. Ce genre de choses m’aide, tu le sais. Tu as récupéré ma veste au pressing ?

— Oui, je l’ai avec moi. Ce sera tout Madame Lambert ?

— Oui, désolée. À tout à l’heure.

— OK, bisous.

Je n’ai plus rien à faire ici, ni rien à y laisser non plus : pas un seul verre sur la table. Signe agaçant de son absence. Aucun signe de mon passage non plus finalement. Comme si je n’étais jamais venue, tout comme lui. Le frisson qui vient de me parcourir me crispe plus qu’il ne me trouble.

En même temps que je me faufile entre les tables de cette terrasse trop étroite, des images défilent et je suis au centre. Je ne sais toujours pas ce que cette femme de 35 ans faisait seule, à attendre ainsi à la terrasse d’un café un jour de week-end prolongé ? Qu’est-ce que j’espère sérieusement ? Il me saoule. Je n’aime pas ces questions qui s’imposent à moi, celles qu’il m’imposerait presque.

Cela fait quelque temps que je suis à l’ouest. Pour comprendre ce qui me contrarie il faudrait remonter à plusieurs années maintenant et sans doute rouvrir mon journal. Et je n’ai pas envie de passer en revue ce temps-là, celui qui a filé trop vite.

Je sais seulement que je le déteste, là, et que je le veux entre mes cuisses. Ça doit être si bon de jouir attachée, attachée à lui.