
À la folie.
À celle que l’on sent nous conduire lorsqu’on se trouve sur un fil.
Qu’il flambe.
Épisode 1 : Le plaisir des yeux
— Je ne déjeune jamais comme ça d’habitude, tu sais. Je n’ai même pas faim.
— Moi non plus.
Depuis qu’ils se connaissent, tout est nouveau, absolument unique. Ce qui est heureux et étrange aussi. Il n’y a rien de plus banal que de manger, dormir, marcher ou même faire quelques pas dans les endroits que l’on croit connaître au point de se sentir chez soi. La nouveauté lorsqu’elle est réelle, c’est aussi l’inconnu qu’habituellement on fuit. Puis l’émerveillement lorsque les yeux s’ouvrent sur lui.
Depuis qu’ils se connaissent et se retrouvent comme ils le font, tout est différent.
— Mange-moi.
— T’es bête ! Mais tu m’excites.
— Je sais… Je vois…
Le petit déjeuner est disposé sur une charmante petite table ronde, encore plus minuscule et inconfortable que celles des autres chambres d’hôtel. Elle est nappée d’un tissu que les amants considèrent trop mignon pour être désuet : Une nappe ivoire en satin, aux reflets doux pour les yeux, envoûtants pour les sens. Ses pleins et ses creux soyeux qui froncent harmonieusement autour de la table forment un cercle presque scintillant sur l’arête du guéridon que l’on devine dessous. La nappe est lisse, très douce. Et c’est sa caresse sous leurs mains qui donne suite au reste. C’est ainsi que saisit la folie de ne vivre que le présent : prendre ce qui vient, ce qui est.
Le bouquet de fleurs déposé sur une des tables de chevet est simple.
La lumière est franche.
Les voilages blancs, laissés ouverts, encadrent de grandes fenêtres.
La chambre est intime mais l’endroit semble immense.
Les découpes régulières de chaque fruit déposé devant eux, le doré des viennoiseries, les minuscules pots de confitures, les nuages de lait encore tiède sur les cafés fumants : rien n’échappe, tout est physique.
Pour la première fois, elle est intriguée par une des fleurs du bouquet. Son regard s’attarde sur le bombé d’une poitrine piquée de jaune vif : celle d’une marguerite. La femme détaille l’ovale dentelé des pétales, elle perçoit leur découpe délicate, leur couleur. Ils sont d’un orange irréel, flamboyant au cœur qui irradie jusqu’à la dentelle de leurs bords lumineux comme de l’or. La marguerite est encadrée de deux autres d’un jaune tendre. Elles s’épanouissent au sommet d’un vase lisse et cylindrique, en guise de tuteur.
Le bouquet est simple et sa beauté est émouvante.
Elle inspire, un sourire étire ses lèvres, elle s’attarde encore sur ce qu’elle n’a jamais détaillé ainsi : le poumon d’une fleur.
— Sérieusement, tu as faim ?… Tu souris ?
La présentation soignée du petit déjeuner est toujours aussi impeccable. Aucun d’eux n’y touche.
Pourquoi déjà manger ? Aller vite ? Passer si rapidement sur le désir profond d’avenir, la joie de toujours partir. Et le plaisir…
— Aller, c’est l’heure du petit déj’. Dit-il nonchalamment, entraînant sa partenaire sur le bord du lit, la tête en plein soleil de midi.
L’heure de faire un peu comme tout le monde, mais à rebours.
Ils s’installent face à face autour de la petite table dressée pour le premier repas de la journée. Un rituel auquel ils se prêtent à chaque fois qu’ils se retrouvent. S’offrir le plaisir d’être servis sans quitter la chambre, vivre sans que personne ne le sache. À chacun de leur séjour, ils réservent la formule complète : le « petit déjeuner continental », le « brunch », le « petit déjeuner complet »… Peu importe leurs noms sur les menus, pourvu qu’ils évitent d’avoir à sortir trop vite, de se quitter en mettant à nouveau un pied dehors et de fouler une terre désespérément plate pour ceux qui n’aiment plus.
— C’est joli, dit-elle en effleurant la nappe.
— Menteuse !
— En tous cas, c’est doux.
— Oui, du satin, non ? C’est vrai que c’est doux.
Les mains de l’homme miment celles de sa complice, puis s’égarent sur les longueurs de la nappe qu’il se met à caresser, cherchant le contact de la paire de jambes nues dissimulées sous le satin. Mais c’est elle qui le charrie en premier : la pointe de l’un de ses pieds fend les nombreux plis qui filent comme de l’eau sur le grain de sa peau. Elle se met à flirter avec le haut de sa cuisse d’homme qu’elle adore embrasser.
— Hum… Tu es dur.
— Tu es excitée. Je le reconnais dans ta voix.
Elle gagne rapidement ce qu’elle vise, même avec le peu d’adresse que lui permet le jeu de sa jambe aveugle, perdue entre la soie et la douceur de ses cuisses.
Il se lève. La fougue de sa compagne le fait sourire.
Il amorce un geste qu’elle ne comprend pas vers l’une des tasses. Il se met à ranger chaque préparation du petit déjeuner avec la même méticulosité que celle dont la femme de chambre a usé pour les servir. Une à une, les tasses, puis les assiettes, corbeille, carafe et enfin les serviettes, un verre, puis l’autre qu’il dépose sur les rebords de fenêtres. Puis il se fend d’un :
— Viens.
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Commentaires
C'est très visuel d'abord, puis sensuel. Tout est dans le moment, intime et secret, ou rien ne compte d'autre que se toucher pour exister.