A la folie - Episode #2 IKEA by night

 

 

 

Pour quelles raisons deux inconnus qui débutent une liaison resteraient anonymes ? Rester secret à son sujet et s'aimer éperdument : deux choses étrangères aux deux amants, mais pour combien de temps ?

 

 

 

Se lever est comme une danse.

 

Le rejoindre, c’est le sentiment de tout quitter.

 

Elle ne sait pas ce qu’elle fait, ni qui elle est.

 

Seul demeure l’essentiel du sentiment de subsister.

 

Ils se sont rencontrés dans les allées sinueuses d’IKEA. C’était en mai 2021, juste après la fin du troisième confinement. C’était un jeudi, le magasin fermait ses portes à 22 heures. À cette époque, les déplacements étaient à nouveau autorisés sans nécessiter une attestation. Les restrictions se levaient peu à peu et l’arrivée d’un autre confinement était encore discutée. Mais cette fois-ci, en raison de l’actualité, il était difficile d’en être certain.

 

Tout était encore suspendu.

 

C’était dans cet état d’esprit qu’elle arpentait les allées du magasin, suivant le parcours imposé par son agencement. Elle était habituée à ne plus reconnaître les gens et à en rester éloignée. Tout le monde portait encore un masque, tout comme elle.

 

Et c’est dans ces circonstances qu’ils firent connaissance. Quelque chose d’improbable ou au contraire de très banal. Impossible de déterminer ce qu’il en est, quand cela arrive à soi et dans un tel contexte.

 

Elle marchait dans le magasin et il en faisait de même, juste devant elle. Ils étaient quasi seuls, ce qui était assez courant durant cette période. En 2021, on s’était accoutumé à parcourir des rues désertées, entrer dans des commerces vides, ou encore rouler sur des routes où presque plus personne ne circulait.

 

Cet homme était devant elle et il pressait le pas dans des allées qui ne l’intéressaient visiblement pas.

 

Elle venait chercher des tableaux qui se trouvaient au rez-de-chaussée du magasin , aussi, à quelques pas derrière lui, elle filait entre les meubles et petits aménagements qui défilaient sans qu’elle n’y prête attention.

 

Ce soir-là, elle se sentait seule d’une manière qui lui convenait. Elle en était heureuse parce qu’elle profitait des sorties qui étaient devenues de moins en moins exceptionnelles et qui, se faisant, perdaient de leur étrangeté. Ses enfants étaient avec son mari, sûrement à la maison. Aussi n’avait-elle pas à se préoccuper de l’heure ni pour eux, ni pour elle. Elle se savait peu attendue, car le programme de la soirée était organisé autour du visionnage d’un dessin animé. La journée de travail était terminée pour elle.

 

Elle appréciait simplement l’instant qu’elle se réservait, se laissant porter par l’envie de l’étirer encore.

 

Elle pressait le pas, mais sans emprunter les raccourcis qu’offrait le parcours du magasin. Elle voulait marcher sans but, flâner jusqu’à atteindre les tableaux dont elle avait noté les dimensions qu’elle avait notées sur son téléphone, rangé au fond de son sac.

 

Elle se promenait et, sans s’en rendre compte, elle avait peu à peu adopté le pas de celui qui se trouvait juste devant elle. Elle suivait le dédale de sa promenade et elle se surprit à laisser courir son regard depuis les semelles que laissaient apparaître les pas qu’alternait son prédécesseur, jusqu’en haut de ses cuisses. Son pantalon à pince dessinait harmonieusement le galbe de ses fesses qu’épousait le tissu tendu par ses mains glissées dans ses poches avant. Elle souriait sous son masque, mais ses yeux ne cédaient pas. Elle s’amusait de la petite liberté dissimulée qu’elle s’autorisait, après plus de 15 ans de mariage, fidèle à un point qu’il était vertigineux de considérer. Pas un regard, ni même une pensée vers d’autres hommes, dont elle s’était mise à fuir le contact. Et ce soir, à l’aube de ses 40 ans, elle flânait dans un magasin désert, à la recherche de tableaux dont elle se désintéressait de plus en plus.

 

Il serait difficile d’en être sûr, mais il lui sembla qu’il avait perçu son regard de femme impudique dans son dos, grâce à l‘un des miroirs du magasin. Il eut aussi quelques mots pour elle, ce qui la fit sourire. En lui pointant l’un des meubles de salle d’eau :

 

— Tu crois que ça va passer dans la salle de bains ?

 

Grâce à son éclat de rire, il s’arrêta un instant pour poursuivre son chemin à ses côtés. Ils entamèrent la conversation sur des banalités. Tout était si fluide que pour une fois, elle répondit sans aucune appréhension. Elle ne se sentait pas mal à l’aise. Elle sentait l’intérêt qu’elle suscitait, mais c’était doux, sans attente. Ils marchaient librement, s’arrêtant de temps en temps, sans trop savoir pourquoi, aux détours d’une allée, puis d’une tête de gondole qu’ils ne regardaient même pas.

 

Il lui expliqua qu’il se dirigeait vers la sortie, n’ayant pas trouvé ce qu’il cherchait. Et elle, qu’elle cherchait un ou deux tableaux pour son salon.

 

Quand il lui demanda d’où elle était, elle reconnut subitement le frisson qui la saisissait habituellement. Elle s’arrêta et baissa les yeux pour chercher nerveusement son téléphone au fond de son sac. Soudainement, elle voulait retrouver ce qui l’amenait ici : les dimensions des cadres notées sur son téléphone.

 

Il s’arrêta lui aussi pour regarder dans sa direction. Elle l’entendait sourire, comme attendri, sous son masque :

 

— Tu ne veux pas me dire d’où tu es ?

— Non, non, je cherche euh…

— Ce serait bien de se recroiser.

Elle continuait de chercher, tout en se remettant à marcher :

— Oui. Mais je ne viens pas souvent ici.

 

Le visage de son interlocutrice à demi-couvert, laissa apparaître une mine d’étonnement qu’il pouvait deviner sans peine lorsqu’il lui lança :

— Ça me va, si tu veux rester discrète. Et même si tu ne veux rien me dire de qui tu es.

— Comment ça ?

— Si tu préfères rester discrète à ton sujet. Ça me va, mais seulement si tu acceptes que je fasse pareil.

— Euh… Oui. Mais comment ça ?

— Ben regarde, on se parle depuis vingt minutes et on ne sait même pas à quoi on ressemble. Tu ne seras personne d’autre que l’inconnue que j’ai osé aborder un jeudi soir à ikea !

Sur le ton de l’humour, elle poursuit le raisonnement de son interlocuteur :

— Et toi, celui avec qui j’ai fait un bout de chemin dans les allées d’ikea à la recherche d’un cadre dont je ne trouve plus les mesures. C’est ça ?

— Par exemple. Avec ces histoires de confinement, depuis le temps que ça dure, les gens sont devenus bizarres, tu ne trouves pas ? Moi je suis heureux de t’avoir rencontrée, qu’importe ce qu’il en est.

— Moi aussi. Mais euh, c’est bizarre de ne pas se présenter, non ?

— Je ne sais pas. Tu trouves ? Moi, je crois que l’essentiel n’est pas marqué sur les papiers d’identité. Ça fait des mois que l’on ne parle plus qu’à des gens masqués. C’est spécial quand même.

— Mais on ne va pas toujours être masqués, si ? Enfin je veux dire, si on se revoyait…

 

Ils continuèrent à parler de tout et de n’importe quoi. L’étonnement qu’elle ressentit lors de la proposition originale qu’il lui fit, se dissipa au fur et à mesure de la conversation qui reprenait son cours naturel. Son visage d’homme était en partie masqué, mais elle devinait qu’il était de la même génération qu’elle. Le fil de leur conversation lui laissa supposer qu’il devait travailler ou résider non loin d’ici, tout comme elle. Elle était curieuse de savoir à quoi il ressemblait et une légère appréhension la saisit lorsqu’elle s’imagina qu’il avait sans doute la même curiosité à son sujet.

 

Cette toute première rencontre fut assez courte. S’ils se sont revus c’est parce que le jeu d’anonymat qu’ils avaient initié les intriguait. Il proposa de se retrouver « comme on le faisait avant, sans téléphone »: en se donnant un lieu et un horaire de rendez-vous. Il y en eut plusieurs. Le plus souvent, non loin d’un magasin. Lui et comme elle, n’en ratèrent aucun. Mais ce fut le tout premier, celui qu’elle tenait à honorer, qui la fit frémir comme jamais :

 

— La prochaine fois, si on se donne rendez-vous sans masque, tu crois qu’on se reconnaîtra ?

 

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