#3 Le cap

 

 

“La trace d’un rêve n’est pas moins réelle que celle d’un pas.”

G. Duby

 

 

11 octobre 2011

 

Alors là, il faut que je raconte. Je ne peux pas rester avec ça. Valentine va me prendre pour une folle si je lui en parle. Et puis elle flashe clairement sur ce prof elle aussi, comme beaucoup d’autres. Ce qui contribue à m’agacer d’ailleurs, de me sentir si peu originale.

 

J’y ai pensé toute la journée et comme une idiote j’avais oublié mon carnet. C’est toujours pareil, on dirait que je fais exprès. Lorsque le moment que je prépare au mieux se présente, je n’ai plus les moyens d’y faire face comme je le voudrais.

 

J’ai vraiment peine à me rendre compte de ce que je suis en train de vivre. Il faut que je l’écrive. M. Lafont hante quelques-uns de mes rêves et pour mon plus grand plaisir. À cause de ces rêves très brûlants, il m’arrive de plus en plus souvent d’être troublée lorsque j’ai affaire à lui. Mais c’est tout. Là, ce matin, je crois que j’ai passé une sorte de cap qui m’engage sur une voie que je redoute autant qu’elle m’aspire.

 

Je ne sais même plus ce qu’il m’a dit ce matin, je crois que c’était au sujet de la feuille d’émargement pour le TD ou pour récupérer des copies, je n’ai même pas pu écouter.

 

Au TD de ce matin, qui a duré une éternité, M. Lafont a exposé une partie de ses travaux, expliquant les suites qu’il souhaitait donner à sa recherche et comment la promo de cette année pouvait y participer. Il a parlé surtout logistique et organisation, étant donné que nous sommes plus d’une centaine d’étudiants, même si nous sommes répartis en sous-groupes par demi-journée et qui alternent d’une semaine sur l’autre. Comme il s’agissait surtout de détails organisationnels ce matin et que je m’en fous, je me suis laissée aller à rêvasser. J’ai profité de tout ce que me permettait la place que j’occupais au fond de la salle de cours : Je pouvais l’observer, seulement écouter les vibrations physiques de sa voix jusqu’à m’imaginer les sentir courir sur ma peau. Je m’amusais du jeu de discrétion auquel je jouais seule et secrètement.

 

Et puis je culpabilisais, j’étais en colère de me laisser aller ainsi. Cette fois-ci j’étais bien éveillée, en plein cours, et je me sentais séduite par un homme qui ne m’avait même pas remarquée. J’étais insignifiante pour lui alors qu’il occupait mes pensées. Subitement, je le détestais. Ce mélange de sentiments ne me quittait pas malgré la progression lente du cours que je trouvais de plus en plus interminable. Je soufflais, tapotais du pied sur le barreau de chaise près de moi, je toussais lorsqu’il souhaitait apporter des précisions sur ce qu’il développait. Je voulais l’interrompre au moins aussi significativement qu’il envahissait mes pensées. À cause de ces petits signes d’agacement qui me gagnaient, je me suis subitement levée. Je m’insurgeais contre tout ce qui m’assaillait. À défaut de m’entendre, je voulais qu’il ait un aperçu de l’ardeur avec laquelle je voulais le provoquer.

 

Je me tenais droite comme le plus grand des I d’une marée de semblables dont je ne supportais plus la proximité. J’ai emprunté le chemin vers la sortie qui passait devant son bureau, le plus insolemment que je pouvais, sans rien signifier à qui que ce soit. Je me déplaçais très lentement le long de la rangée de tables, faisant avancer l’un après l’autre la dizaine d’étudiants qui s’y étaient installés, pour gagner le passage central vers la sortie. Je prenais mon temps, les pieds de chaises crissaient sur le sol, la plupart des étudiants étaient indifférents mais d’autres s’agaçaient du déplacement que je leur infligeais à eux et à leurs affaires qu’ils étalaient au sol le temps du cours. Alors, je m’adressais à eux, juste assez fort pour parasiter le cours : « désolée, je dois sortir », « pardon, merci ».

 

Lorsque je me suis retrouvée seule dans l’allée principale de la salle de cours, non loin de son bureau, j’ai dû renoncer à l’envie impérieuse de regarder dans sa direction pour sonder la portée de ce que j’accomplissais. Je ne quittais pas des yeux la porte de sortie que je m’apprêtais à franchir. Je ne savais pas ce que j’allais faire de l’autre côté de cette porte, mais je savais que j’allais y rester suffisamment longtemps pour que ce départ de cours semble justifié. J’étais poussée par l’agacement que M. Lafont suscitait chez moi, et le mélange de sentiments que je ressentais. Parce que je le désirais, je voulais lui faire payer et je détestais l’exclusion que je m’infligeais.

 

Après la pause de cours, j’ai regagné l’assemblée, mais dix minutes après que M. Lafont était rentré et que tout le monde était installé. J’ai rejoint lentement ma chaise, faisant à nouveau déplacer ceux qui étaient assis sur ma rangée et qui, cette fois, râlaient en grande majorité :

« Si tu veux fumer ta clope, ou aller faire pipi, y a des moments pour ça ! »

Je restais silencieuse et décidai que la prochaine fois, je m’assiérai au premier rang, face à M. Lafont.

 

À la fin du cours, je traînais volontairement pour prolonger l’instant que je vivais non loin de lui, les yeux rivés au sol, cherchant à tâtons un bouquin au fond de mon sac, et je m’évertuais à saisir le sentiment de déception qui me gagnait. Comment étais-je capable de me laisser ainsi happer par la force corrosive de mes propres désirs ? Je me détestais, antipathique que j’étais et maintenant feignant de chercher un bouquin imaginaire devant un homme dont je cherchais l’attention alors que je ne le connaissais même pas. Je cherchais à réunir les moindres bribes de mépris que je pouvais capter en moi pour les lui jeter en bouquet au visage, comme pour l’affronter sauvagement. Si j’avais pu, je me serais mise tout près de lui, vraiment à quelques centimètres, pour lui imposer davantage ma présence que j’aurais cherchée à rendre la plus désagréable possible. Je ressentais cruellement le sort que j’étais en train de me réserver et je lui en voulais terriblement.

 

Et c’est là, à ce moment le plus confus de ma vie, qu’il s’est adressé à moi. Du moins qu’il a regardé dans ma direction et qu’il a parlé. Je suis incapable de faire une phrase avec ce que j’ai entendu. Seuls quelques mots sortis de sa bouche ont échappé au naufrage dans lequel j’étais en train de sombrer.

 

Il a dit quelque chose et, la rage au ventre, j’ai tourné les talons avec toute l’arrogance qu’il me restait puis je suis partie.

 

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Commentaires

Aldo Rossman
il y a 20 jours

Les travaux pratiques de la séduction commencent à l'âge des études. Normal avec un prof magnétique. Mais ce que cela produit est encore incertain.

ElleM
il y a 19 jours

Séduire est un art, paraît-il. Rose, personnage pourtant très sûre d'elle, n'en est pas moins balbutiante dans certains domaines. Et ce à tous les âges de la vie.